
71 % des Américains s'opposent à un data center IA près de chez eux
Depuis le début de l'année 2026, la carte des data centers IA aux États-Unis ressemble de plus en plus à un champ de bataille politique. Des dizaines de projets financés à coups de milliards de dollars sont retardés, bloqués ou carrément abandonnés sous la pression des riverains. Le dernier exemple en date : un projet de 19,2 milliards de dollars dans le comté d'Edgecombe, en Caroline du Nord, retiré début juillet après des mois de mobilisation locale. Ce qui se joue là dépasse largement une querelle de voisinage : un sondage Gallup montre que 71 % des Américains refusent désormais un data center IA près de chez eux, un taux de rejet supérieur à celui d'une centrale nucléaire !
Kingsboro, le projet qui a fait plier un géant du secteur
Le site devait s'appeler Kingsboro, près de la ville de Tarboro, dans le comté d'Edgecombe. Sur le papier, un campus de 300 acres et jusqu'à 900 mégawatts, porté par le promoteur Energy Storage Solutions. Début juillet 2026, le gestionnaire du comté a annoncé son retrait pur et simple, après le versement d'une caution rendue aux porteurs du projet.
Les habitants ne contestaient pas un simple entrepôt de serveurs. Selon les documents transmis par l'entreprise, l'installation prévoyait de produire son électricité sur place via du gaz naturel et des générateurs diesel fonctionnant en continu, plutôt que de puiser directement sur le réseau. De quoi transformer le projet en véritable centrale industrielle hors réseau, avec des conséquences redoutées sur la qualité de l'air. Edgecombe est par ailleurs le comté à majorité noire le plus peuplé de Caroline du Nord, et des associations locales ont explicitement comparé ce projet aux élevages porcins et usines déjà combattus dans la région dans les années 1990.
Le conseil des commissaires du comté envisage désormais un moratoire de 24 mois sur tout nouveau projet de data center.
Un mouvement d'opposition en pleine accélération
Edgecombe n'est pas un cas isolé. Selon le décompte de Data Center Watch, au moins 75 projets de data centers ont été bloqués ou retardés aux États-Unis au premier trimestre 2026, pour un montant cumulé proche de 130 milliards de dollars. Ce chiffre égale à lui seul le total enregistré sur toute l'année 2025.
Le nombre de groupes d'opposition actifs a plus que doublé en un an, passant de 396 fin 2025 à 833 en mars 2026, désormais présents dans 49 États sur 50. Le 18 juillet 2026, 142 manifestations distinctes se sont tenues le même jour dans 42 États. Plus de 300 villes et comtés américains ont depuis instauré des moratoires ou des interdictions sur la construction de data centers hyperscale, dont l'État de New York, qui a signé en juillet le premier moratoire à l'échelle d'un État américain.
L'eau, l'électricité et la confiance : ce que réclament les habitants
Les motifs de mobilisation se ressemblent d'une ville à l'autre : hausse des factures d'électricité liée aux mises à niveau du réseau, millions de litres d'eau détournés vers les systèmes de refroidissement, bruit permanent, dévalorisation immobilière. À Memphis, l'implantation du site Colossus de xAI a suscité une plainte de la NAACP, dans un quartier déjà exposé à des taux de cancer supérieurs à la moyenne, les habitants craignant que les turbines de la société n'aggravent encore la qualité de l'air. À Tucson, en Arizona, le conseil municipal a voté à l'unanimité contre le projet Project Blue d'Amazon, évalué à 3,6 milliards de dollars, pour des raisons quasi identiques.
Le sondage Gallup de mars 2026 confirme l'ampleur du rejet : 71 % des personnes interrogées s'opposent à la construction d'un data center IA dans leur quartier, dont 48 % fortement, un niveau supérieur à l'opposition mesurée face à une centrale nucléaire (53 %). Le refus traverse les clivages partisans : républicains, démocrates et indépendants s'y retrouvent à des niveaux comparables.

Un phénomène qui dépasse largement les États-Unis
La contestation ne se limite pas au territoire américain. Au Chili, l'opposition citoyenne a forcé Google à revoir deux projets à Santiago dès 2024, après qu'un tribunal a jugé que l'entreprise n'avait pas correctement évalué l'impact de ses installations sur une nappe phréatique déjà sous tension. En Uruguay, des militants sont allés jusqu'en justice dès 2022 pour obtenir des informations sur les projets de Google dans le pays.
En Europe, les fronts se multiplient également : un recours judiciaire vise un projet de grande ampleur dans la région espagnole d'Aragon, les data centers sont devenus un enjeu des dernières campagnes municipales en France, et plusieurs centaines de manifestants se sont rassemblés en février 2026 devant les bureaux londoniens de Google DeepMind. En Australie, l'ONG Greenpeace réclame un moratoire national tandis que des collectifs locaux s'organisent contre plusieurs projets dans l'ouest de Sydney.
Là où les capitaux vont quand on ne veut plus d'eux
Le promoteur retiré d'Edgecombe a justifié son choix en expliquant que ses investisseurs préféraient désormais se tourner vers des « communautés plus accueillantes ». Cette phrase résume assez bien la mécanique en cours : l'argent ne disparaît pas, il se redéploie ailleurs. La société Bitzero a ainsi bâti plus d'un gigawatt de capacité en Norvège et en Finlande, sur des sites autorisés avant le début de la contestation et bien reçus par les populations locales. L'entreprise a signé en mai un bail de 2,6 milliards de dollars sur quinze ans et est entrée en Bourse au Nasdaq début juin.
Le constat vaut une nuance : la victoire locale d'une commune ne fait pas disparaître le besoin en infrastructures IA, elle le déplace vers des territoires où l'accès à une énergie propre et bon marché rend l'accueil plus facile à négocier.
L'opposition ne gagne pas à chaque fois
Le mouvement n'est pas uniforme. Dans le comté de Sangamon, dans l'Illinois, les élus locaux ont au contraire rejeté un moratoire de six mois et laissé avancer un campus CyrusOne de 500 millions de dollars malgré une opposition organisée. Ce contre-exemple rappelle que la mobilisation citoyenne pèse sur les décisions locales sans en garantir l'issue : le rapport de force dépend autant de la composition des conseils municipaux et des enjeux d'emploi local que de l'ampleur de la contestation elle-même.
Sources
- Data Center Dynamics : retrait du projet de 19,2 milliards de dollars à Edgecombe County.
- Bisnow : détails du retrait du projet Kingsboro et contexte du moratoire.
- The Cool Down : réactions des élus locaux et citation du promoteur sur les « communautés plus accueillantes ».
- Forbes : chiffres de Data Center Watch sur les 130 milliards de dollars de projets bloqués au premier trimestre 2026.
- TIME : moratoire de l'État de New York et cartographie des manifestations de juillet 2026.
- Brookings : cas de Memphis, plainte de la NAACP et analyse politique du mouvement.
- Waging Nonviolence : dimension internationale du mouvement et sondage Gallup.
- Truthout : précédents au Chili et en Uruguay.
Pourquoi les habitants s'opposent-ils aux data centers IA ?
Les motifs les plus cités sont la hausse des factures d'électricité liée aux mises à niveau du réseau, la consommation d'eau pour le refroidissement, le bruit permanent des installations et les craintes sur la qualité de l'air quand le site produit sa propre énergie sur place.
Combien de projets de data centers ont été bloqués aux États-Unis en 2026 ?
Selon Data Center Watch, au moins 75 projets représentant environ 130 milliards de dollars ont été bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, un total comparable à celui de toute l'année 2025.
Un moratoire local peut-il vraiment arrêter un projet de data center ?
Un moratoire retarde un projet et pousse souvent les investisseurs à se retirer avant même son adoption définitive, mais il ne bloque pas la construction ailleurs : les capitaux se redéploient fréquemment vers des territoires plus accueillants, comme la Norvège ou la Finlande.
Le mouvement d'opposition touche-t-il d'autres pays que les États-Unis ?
Oui. Le Chili et l'Uruguay ont connu des mobilisations dès 2022, et le phénomène s'étend désormais à l'Espagne, à la France, au Royaume-Uni et à l'Australie, avec des motivations parfois différentes selon les régions du monde.
L'opposition citoyenne gagne-t-elle systématiquement contre les promoteurs ?
Non. Dans le comté de Sangamon, en Illinois, les élus ont par exemple rejeté un moratoire et laissé avancer un projet malgré une opposition organisée, ce qui montre que le rapport de force dépend aussi des enjeux d'emploi local et de la composition des conseils municipaux.





