
Data center dans l'espace : Pourquoi je n'y crois pas
On ne peut pas ouvrir un flux tech sans tomber sur le communiqué de presse d'une start-up ou d'un géant promettant le "Graal" : des data centers dans l'espace. L'idée semble alléchante sur le papier. Énergie solaire infinie, froid naturel, souveraineté des données... Sauf que, pour moi, ça reste un miroir aux alouettes technologique. On y voit surtout beaucoup de marketing et très peu de réalisme physique. Voici pourquoi, honnêtement, je n'y crois pas encore une seconde.
L'illusion du "froid" spatial
L'argument massue des promoteurs de ce projet, c'est le refroidissement. "Il fait froid dans l'espace, donc nos serveurs resteront frais". C'est une simplification trompeuse.
Le vide spatial est un isolant, pas un réfrigérant. Sur Terre, vous avez l'air ou l'eau pour évacuer la chaleur par convection. Dans l'espace, il n'y a rien. La seule option est le rayonnement thermique : émettre la chaleur sous forme d'infrarouges. C'est extrêmement inefficace comparé à un ventilateur ou un circuit d'eau. Pour refroidir un data center moderne digne de ce nom, il faudrait des radiateurs gigantesques, lourds et complexes.
Un radiateur de 5 tonnes pour 1 serveur ?
Plus votre serveur consomme (et l'IA, ça consomme), plus vous devez avoir de surface pour rayonner cette chaleur. Une simple plaque de métal ne suffira pas. Il faut des systèmes de caloducs, de fluides, de pompes, le tout piloté par ordinateur.
Le résultat ? Pour chaque kilo de processeur, vous ajoutez plusieurs kilos de système de refroidissement. C'est le serpent qui se mord la queue : vous alourdissez la charge utile, ce qui rend le lancement encore plus cher et plus énergivore.
Le mur économique du lancement
Même avec la baisse spectaculaire des coûts de lancement grâce à la réutilisabilité (merci SpaceX), envoyer du matériel en orbite reste un luxe. Les marges d'un fournisseur de cloud sont serrées.
Pour qu'un data center spatial soit rentable, il faudrait que l'électricité produite par les panneaux solaires spatiaux compense le coût exorbitant de la fusée. Or, les panneaux solaires terrestres sont devenus si peu chers que la concurrence est rude. Pour l'instant, il est beaucoup moins cher de construire une centrale solaire au sol et de la relier à un data center au Nevada ou en France que de tenter la fusée.
L'écologie, le faux ami
C'est l'argument qui m'agace le plus. On nous vend ces data centers comme une solution "verte" pour l'IA. C'est omettre une partie capitale de l'équation : la fabrication et le lancement de la fusée.
Une fusée, ça pollue énormément. Pour que le bilan carbone d'un data center spatial soit meilleur que celui d'un data center terrestre, il ne suffit pas d'avoir des panneaux solaires. L'étude Ascend de Thales Alenia Space le dit clairement : il faudrait des fusées dix fois moins polluantes que celles d'aujourd'hui. Tant qu'on n'a pas des fusules au méthane vert ou à l'hydrogène parfaitement propres, l'empreinte carbone du décollage va annuler des années d'économie d'énergie.
L'enfer de la maintenance
Enfin, il y a la réalité brutale du matériel. Un disque dur tombe en panne, une carte grille, un connecteur frit. Dans un centre de données classique, un technicien change la pièce en 10 minutes.
Dans l'espace, c'est impossible. Il faut concevoir des systèmes qui ne tombent jamais en panne. Cela impose une redondance totale (le double de serveurs, le double de tout) et des composants spatiaux certifiés (rad-hard), qui coûtent une fortune et sont moins performants que leurs équivalents grand public. On se prive des dernières puces Nvidia ou Intel parce qu'elles ne survivraient pas aux radiations solaires.
Alors, à quoi ça sert ?
Je ne dis pas que c'est inutile. Il y a un cas d'usage très précis où ça a du sens : le traitement de bord. Quand un satellite observe la Terre, il génère des téraoctets de données. Tout renvoyer sur Terre demande beaucoup de bande passante. Traiter les images directement dans le satellite pour ne renvoyer que les infos utiles ? Ça, je l'achète.
Mais remplacer nos data centers mondiaux par des cubes dans le ciel ? Pour l'instant, c'est un beau rêve de science-fiction, et je crains qu'on nous vende surtout de l'espoir pour lever des fonds plutôt qu'une vraie solution technique viable à court terme.
Sources
- Empreinte carbone, souveraineté… pourquoi envoyer un datacenter dans l’espace ? - Hello Future / Orange : Analyse détaillée de l'étude Ascend sur la nécessité de lanceurs beaucoup moins émissifs.
- Comment bien refroidir un data center dans l'espace - Numerama : Explication des défis thermiques et du mythe du froid spatial.
- Data Centers in Space: Will 2027 Really Be the Year AI Goes to Orbit? - SingularityHub : Article sur les défis techniques de refroidissement et de réseau posés par Google et ses concurrents.
Le vide de l'espace permet-il de refroidir efficacement un data center ?
Non. Le vide spatial empêche la convection (l'air chaud ne s'élève pas). La chaleur ne peut s'évacuer que par rayonnement, ce qui est beaucoup moins efficace et impose des radiateurs géants et lourds.
Un data center dans l'espace est-il vraiment écologique ?
Actuellement, non. La pollution liée au lancement de la fusée est telle qu'elle annule les bénéfices de l'énergie solaire "propre" récoltée en orbite.
Quels sont les intérêts d'envoyer des data centers dans l'espace ?
Pour la souveraineté des données (échapper aux juridictions locales), pour l'énergie solaire ininterrompue, et pour le traitement de données directement satellites (Edge Computing spatial).
Quels sont les projets concrets de data centers orbitaux ?
Les plus connus sont Suncatcher de Google (déploiement prévu en 2027 pour des tests), l'étude Ascend de Thales Alenia Space en Europe, et des start-ups comme Lonestar qui vise la Lune.





