
Pourquoi les patrons de la tech américaine veulent-ils un revenu universel ?
Des figures comme Elon Musk, Mark Zuckerberg ou Sam Altman répètent depuis des années que l’automatisation et l’IA vont détruire masse d’emplois — et qu’il faudra, tôt ou tard, un revenu universel pour absorber le choc. À première vue, le discours sonne progressiste. Pourtant, beaucoup de ces dirigeants évoluent dans un sillon libertarien ou critique d’un État trop interventionniste. Alors, ce souhait de revenu universel va-t-il de pair avec l’envie de voir l’État se retirer de la vie économique et sociale ? Oui, en partie : pour une partie de la Silicon Valley, le revenu universel est pensé comme un filet minimal laissé aux individus, en contrepartie d’un État réduit à sa plus simple expression. Ce n’est pas un hasard si l’analyse de France 24 le résume ainsi : les « gourous de la Tech » soutiennent cette mesure « afin de réduire le rôle de l’État », une vision qui puise dans le courant libertarien américain plutôt que dans la sociale-démocratie à l’européenne. On fait le point.
Pourquoi la tech appelle-t-elle à un revenu universel ?
Trois arguments reviennent en boucle dans la bouche des dirigeants de la tech :
- Chômage technologique de masse : l’IA et la robotique vont rendre une large part des emplois actuels superflus.
- Maintenir le pouvoir d’achat : sans revenus distribués, qui pourra acheter les produits et services générés par ces mêmes entreprises ?
- Sécuriser l’innovation : un revenu de base agirait comme un coussin pour que davantage de gens prennent le risque de lancer des projets, créer des start‑ups, produire des jeux ou des œuvres.
Elon Musk synthétise souvent cette logique en parlant d’un « revenu universel élevé » financé par la surabondance créée par l’IA et la robotique, et en assurant que l’augmentation de la masse monétaire serait compensée par la hausse de production de biens et services. Sur X, il a présenté ces versements par le gouvernement fédéral comme le « meilleur moyen » de répondre au chômage induit par l’IA.
Mark Zuckerberg : un filet pour « essayer de nouvelles idées »
Dans son discours de remise des diplômes à Harvard en 2017, Mark Zuckerberg a appelé à « explorer des idées comme le revenu universel de base » pour donner à chacun un « coussin » permettant de tenter de nouvelles choses. Son angle est moins catastrophiste que celui de Musk : il insiste sur la capacité de la société à se réinventer, à condition que les gens aient un socle de sécurité économique. Pour lui, ce socle est aussi un moteur d’entrepreneuriat et de créativité.
Sam Altman : du cash à la « propriété collective »
Sam Altman a longtemps été l’un des plus grands promoteurs expérimentaux du revenu universel, en finançant notamment une vaste étude pilote (OpenResearch) qui versait 1 000 $ par mois à des participants pendant plusieurs années. Mais en 2026, il a pris ses distances avec l’idée d’un simple versement en cash : il explique désormais que celui‑ci, même « utile », ne répondra pas à ce dont la société aura vraiment besoin face à l’IA. Il privilégie plutôt des modèles de « propriété collective » (parts dans la richesse générée par l’IA, fonds de richesse publics, etc.).
Ce revenu universel va-t-il de pair avec un recul de l’État ?
Souvent, oui. Dans le débat américain, l’idée d’un revenu universel a été captée par un courant libertarien qui veut à la fois plus de cash pour les individus et moins d’État dans la gestion de l’économie.
L’article de France 24 le résume nettement : ces « gourous de la Tech » soutiennent le revenu universel « afin de réduire le rôle de l’État ». Le texte rappelle que le politologue Charles Murray, figure du libertarisme américain, prônait dès les années 1990 un État qui transférerait directement de l’argent aux citoyens tout en se retirant de secteurs comme la santé ou l’éducation. Et Mark Zuckerberg lui‑même, en 2017, présentait le revenu de base comme un moyen de « réduire le rôle de l’État ».
Cette vision se distingue de la conception « sociale‑démocrate » d’un revenu universel financé par l’impôt et accompagné de services publics robustes. Ici, l’objectif est de substituer un transfert monétaire direct à une partie de l’action publique : l’État verse un chèque, mais intervient moins dans la production de services.
Les contradictions : un État fort pour financer, un État faible pour encadrer
Il existe une contradiction majeure au cœur de ce discours. Pour financer un revenu universel à grande échelle, l'État doit disposer d'une force fiscale considérable : il faut taxer la valeur ajoutée par l'IA et les robots, ou créer des fonds de richesse publique, comme le « Public Wealth Fund » évoqué par OpenAI. Or, la vision portée par une partie de la Silicon Valley, souvent influencée par le courant libertarien, vise précisément à réduire la taille de l'État. L'idée est de substituer les services publics (santé, éducation) par de simples transferts d'argent aux individus, laissant le marché privé gérer le reste.
Ce scénario pose un problème de cohérence : comment l'État peut-il à la fois lever les milliards nécessaires au financement du revenu de base tout en étant réduit à sa plus simple expression et dépourvu de moyens réglementaires ? Comme le souligne l'économiste Joseph Stiglitz, un gouvernement affaibli aurait justement moins de capacité pour orchestrer une transition économique aussi complexe que celle induite par l'IA. En pratique, le deal implicite proposé par certains dirigeants ressemble à un échange : l'État finance et garantit le revenu, mais se retire de la conception et de la gestion des services publics, déléguant cette tâche au secteur privé.
Que veut vraiment la Silicon Valley : revenu, richesse, ou les deux ?
Il serait réducteur de considérer l'élite de la Silicon Valley comme un bloc monolithique. Les visions divergent sur la forme que doit prendre cette redistribution future. Et à l'inverse, certains investisseurs libertariens rejettent en bloc le concept de revenu universel, qu'ils assimilent à une forme de dépendance généralisée envers l'État.
Au-delà de ces divergences, un consensus se dégage : le travail humain rapportant moins, une redistribution mécanique d'une partie de la valeur créée par l'IA sera inévitable. La fracture réelle ne se situe donc pas sur le principe de la redistribution, mais sur sa forme et, surtout, sur la taille et le rôle de l'État chargé de l'organiser.
Et si la tech écrivait les règles du revenu universel ?
Que l’on soit développeur, créatif de jeux ou artiste, cette discussion n’est pas théorique.
- Si le revenu universel se dessine comme un substitut à des services publics affaiblis, le risque est un transfert de dépendance : de l’État vers les grandes plateformes et infrastructures privées.
- Si, en revanche, il s’accompagne d’une fiscalité forte sur les profits de l’IA et d’un maintien de services publics solides, il peut devenir un véritable levier de sécurité et d’innovation.
Pour l’instant, les propos des grands patrons de la tech restent flous sur les montants, les sources de financement et les arbitrages avec les services publics. Ce qui est clair, c’est qu’ils préparent l’opinion à l’idée d’une redistribution massive de la richesse produite par l’IA — tout en laissant entrevoir un État plus léger.
Sources
- France 24 : analyse du lien entre soutien au revenu universel de la part de « gourous de la Tech » et la volonté de réduire le rôle de l’État.
- Forbes : détails sur le concept d’« Universal HIGH INCOME » prôné par Elon Musk pour répondre au chômage induit par l’IA.
- CNBC : reprise du discours de Harvard 2017 dans lequel Mark Zuckerberg invite à explorer l’idée d’un revenu universel de base.
- World Economic Forum : synthèse de l’argumentaire de Mark Zuckerberg sur un nouveau contrat social incluant le revenu de base.
- Business Insider : explication du revirement de Sam Altman, qui privilégie désormais des modèles de « propriété collective » plutôt qu’un simple versement en cash.
Pourquoi Elon Musk veut‑il un revenu universel ?
Pour compenser le chômage de masse provoqué par l’IA et l’automatisation, selon lui, en distribuant un « revenu universel élevé » financé par l’abondance de biens et services créés par les machines.
Mark Zuckerberg a‑t‑il vraiment appelé à un revenu universel ?
Oui, lors de son discours à Harvard en 2017, il a invité à « explorer des idées comme le revenu universel de base » pour donner à chacun un coussin permettant de prendre des risques et d’innover.
Sam Altman soutient‑il toujours le revenu universel ?
Non, il a déclaré en 2026 croire moins qu’avant en un simple versement de cash ; il privilégie désormais des modèles de « propriété collective » de la richesse générée par l’IA.
Le revenu universel proposé par les géants de la tech américaine s’accompagne‑t‑il d’un recul de l’État ?
Pour une partie de la Silicon Valley, oui : ils voient le revenu universel comme un moyen de réduire le rôle de l’État, en remplaçant certaines interventions publiques par des transferts d’argent directs aux individus.
Quelle est la différence entre revenu universel « de gauche » et « libertarien » ?
Le premier est souvent pensé avec un État fort et des services publics développés ; le second cherche à réduire l’État en remplaçant une partie de ses actions par un transfert monétaire direct aux citoyens.





