
Moore Threads, ou comment la Chine tente de construire son Nvidia
Quand on parle de GPU, un nom domine tout : Nvidia. L'entreprise américaine est devenue incontournable, que ce soit pour le gaming ou pour l'entraînement des modèles d'intelligence artificielle. Mais depuis quelques années, la Chine tente de construire sa propre alternative. Au cœur de cette stratégie : une startup nommée Moore Threads. Est-ce une vraie menace pour Nvidia ou une prouesse technique avant tout politique ? J'ai regardé de près ce qui se cache derrière le battage médiatique.
Moore Threads : une startup avec un pedigree solide
Fondée en 2020, Moore Threads n'est pas n'importe quelle startup chinoise. Son fondateur et PDG, Zhang Jianzhong, n'est autre qu'un ancien vice-président mondial et directeur général de la branche chinoise de… Nvidia. Il y a passé 14 ans. C'est un poids lourd du secteur qui a décidé de jouer sa propre partition. L'objectif affiché est clair : concevoir des GPU 'full-function', c'est-à-dire capables de gérer à la fois le jeu vidéo, le rendu graphique professionnel et le calcul pour l'IA. Une ambition totale, donc, qui s'appuie sur une architecture maison baptisée MUSA.
Une architecture maison : MUSA
Pour ne pas dépendre des technologies occidentales, Moore Threads a développé sa propre architecture de processeur graphique : MUSA (Moore Threads Unified System Architecture). L'idée est d'avoir un socle matériel et logiciel maîtrisé de A à Z, capable de supporter des drivers DirectX, OpenGL et Vulkan pour le graphisme, ainsi que les frameworks d'IA comme PyTorch ou TensorFlow. Sur le papier, c'est la clé de l'autonomie. En pratique, construire un écosystème logiciel complet et stable autour d'une nouvelle architecture GPU est un défi titanesque, même pour un géant comme Intel.
Une gamme de produits qui a la trempe d'un catalogue Nvidia
Là où beaucoup de startups se concentrent sur un seul segment, Moore Threads a dévoilé une gamme complète qui ressemble à s'y méprendre à celle de son rival californien. La stratégie est claire : occuper tous les fronts.
MTT S80 : la carte pour les joueurs (avec des compromises)
Lancée fin 2022, la MTT S80 a été présentée comme la première carte graphique gaming grand public 'made in China'. Un symbole fort. Elle embarque 48 Go de mémoire (une quantité énorme pour du gaming), supporte le PCIe 5.0 et affiche des performances théoriques intéressantes. Sa sortie a fait grand bruit en Chine. Cependant, les premiers tests indépendants, notamment ceux du site japonais PC Watch, ont tempéré l'enthousiasme. La carte montre de sérieuses lacunes en compatibilité DirectX 11 et 12, provoquant plantages et erreurs graphiques dans de nombreux jeux. Sa performance brute s'apparente davantage à celle d'une GeForce GTX 1650 de Nvidia, une carte d'entrée de gamme datant de 2019. Le potentiel est là, mais le pilote et l'optimisation logicielle, ce que Nvidia peaufine depuis 30 ans, ne s'inventent pas en deux ans.
MTT S4000 & KUAE : le véritable enjeu, c'est l'IA
Le coeur de cible stratégique n'est pas le joueur, mais le data center et l'intelligence artificielle. Avec la MTT S4000, Moore Threads vise l'entraînement et l'inférence des grands modèles de langage (LLM). Cette puce dispose de 48 Go de VRAM et d'une bande passante de 768 Go/s, des caractéristiques cruciales pour faire tourner des modèles d'IA comme GPT. La solution clé en main KUAE va plus loin en proposant des clusters de calcul pouvant réunir jusqu'à 1000 GPU S4000. C'est une offre complète, matérielle et logicielle, conçue pour les entreprises chinoises qui cherchent absolument une alternative à Nvidia pour entraîner leurs IA, dans un contexte où l'accès aux puces américaines haut de gamme est restreint.
La performance brute, un indicateur parmi d'autres
Comparer purement les TFLOPS (la puissance de calcul brute) de la MTT S4000 à ceux d'une Nvidia H100 serait simpliste. Le véritable fossé entre Moore Threads et Nvidia ne se joue pas uniquement sur le silicium, mais sur l'immense écosystème logiciel CUDA. Les développeurs du monde entier optimisent leurs algorithmes pour CUDA depuis des décennies. L'alternative de Moore Threads, le MUSA Toolkit, est un défi colossal. Il faut convaincre les développeurs d'IA d'adapter leurs codes, de tester une nouvelle plateforme, alors que l'écosystème Nvidia est déjà installé, documenté et optimisé. La performance logicielle et la facilité de migration sont bien plus critiques que la puissance théorique d'une puce.
Pourquoi la Chine mise tout sur Moore Threads ?
L'ascension de Moore Threads n'est pas un hasard. Elle est directement liée aux restrictions américaines sur l'exportation des puces de pointe vers la Chine. Face à ce qui est perçu comme une asphyxie technologique, Pékin a fait de la souveraineté numérique une priorité absolue. Le plan est simple : développer des champions nationaux capables de prendre le relais si Nvidia venait à manquer. Moore Threads est un de ces champions. Son introduction en bourse spectaculaire à Shanghai fin 2025, avec une valorisation qui a brièvement flirté avec les 40 milliards de dollars, montre l'énorme appétit des investisseurs chinois pour cette souveraineté. L'entreprise est devenue un symbole, bien au-delà de sa seule performance technique.
Mon avis : entre prouesse technique et réalité du marché
Alors, Moore Threads est-elle le futur 'Nvidia chinois' qui va détrôner le roi ? Soyons réalistes : non, pas demain. Le retard en matière de drivers, d'optimisation logicielle et d'écosystème est immense. La stabilité des outils est non négociable pour quiconque travaille sur des projets critiques. Se lancer dans un développement sérieux sur une architecture aussi jeune est un risque que peu prendront à l'heure actuelle.
Cependant, sous-estimer cette dynamique serait une erreur. La combinaison d'un talent d'élite issu de Nvidia, d'une volonté politique totale et d'un marché intérieur colossal obligé de se tourner vers des solutions locales crée un terreau unique. Moore Threads n'a pas besoin d'être meilleure que Nvidia demain. Elle doit devenir 'suffisamment bonne' pour l'immense marché chinois, dans un contexte de pénurie organisée. C'est un défi de survie industrielle qui dicte une roadmap beaucoup plus agressive et bien moins prudente que celle d'une startup occidentale classique. La vraie question n'est pas "vont-ils y arriver ?", mais "sur quel horizon temporel auront-ils un produit viable pour leur marché ?".
Pour aller plus loin
- Page produit MTT S4000 - Moore Threads : Les spécifications officielles de leur puce phare pour l'IA.
- Article sur les tests de la MTT S80 - TechPowerUp : Une analyse technique indépendante des performances réelles de la carte gaming.
- Article sur les ambitions de Moore Threads - South China Morning Post : Un portrait détaillé du fondateur et de la genèse de l'entreprise.
Qui est le fondateur de Moore Threads ?
Le fondateur est Zhang Jianzhong, un ancien vice-président mondial et directeur général de la branche chinoise de Nvidia, où il a travaillé pendant 14 ans.
Que signifie MUSA pour Moore Threads ?
MUSA est l'acronyme de Moore Threads Unified System Architecture. C'est l'architecture de processeur graphique propriétaire développée par l'entreprise, qui sert de base à tous ses GPU.
Quelle est la principale carte graphique gaming de Moore Threads ?
La carte pour le marché grand public est la MTT S80, lancée fin 2022. Elle est présentée comme la première carte graphique gaming entièrement conçue en Chine.
Pourquoi Moore Threads est-il important pour la Chine ?
L'entreprise est un pilier de la stratégie chinoise de souveraineté technologique. Elle vise à fournir une alternative nationale aux GPU Nvidia, cruciaux pour l'IA et le calcul haute performance, dans un contexte de restrictions américaines sur les exportations.
Les GPU Moore Threads sont-ils compétitifs avec ceux de Nvidia ?
Le matériel progresse vite, mais un retard important persiste au niveau de l'écosystème logiciel, des pilotes et de l'optimisation. Ils ne rivalisent pas encore, en termes de maturité, avec l'offre complète et stabilisée de Nvidia.





