
Projet Panama : pourquoi Anthropic détruit des millions de livres pour entraîner Claude
Des documents judiciaires dévoilés début 2026 ont révélé l'existence du Projet Panama, une opération interne d'Anthropic lancée en 2024 pour acheter, scanner puis détruire des millions de livres physiques. L'objectif : nourrir l'entraînement de Claude avec du texte de qualité, sans risquer les mêmes poursuites que celles liées à l'usage de livres piratés. Une décision de justice rendue cet été a depuis transformé cette pratique controversée en norme pour toute l'industrie de l'IA.
Qu'est-ce que le "Projet Panama" ?
Le Projet Panama désigne une initiative interne d'Anthropic démarrée en février 2024, après le recrutement de Tom Turvey, ancien responsable des partenariats de Google Books. Sa mission : trouver un moyen légal d'obtenir un maximum de livres pour entraîner Claude.
Un document interne décrivait l'objectif sans détour : scanner de manière destructrice tous les livres du monde. Des prestataires ont chiffré la conversion de 500 000 à deux millions de livres sur six mois, pour un coût de plusieurs dizaines de millions de dollars. Le procédé lui-même reposait sur une machine de découpe hydraulique qui tranchait le dos des ouvrages, suivie d'un scan haute vitesse page par page.
Ce virage vers l'achat légal répondait à un problème antérieur : en 2021, un cofondateur d'Anthropic avait téléchargé des millions de livres piratés depuis des bibliothèques comme LibGen et Books3, exposant l'entreprise à un risque juridique majeur.
Pourquoi détruire les livres après les avoir scannés ?
Couper la reliure permet de faire défiler les pages une par une dans des scanners automatiques, bien plus vite qu'un scan délicat livre par livre. À l'échelle visée, des centaines de milliers d'ouvrages en quelques mois, ce gain de vitesse n'est pas accessoire : il conditionne la viabilité économique du projet.
Mais la vraie raison tient au droit. Le juge fédéral William Alsup a estimé que transformer un exemplaire papier acheté légalement en copie numérique, puis détruire l'original, revient à un remplacement et non à une duplication. Un seul exemplaire existe à la fois, physique puis numérique. Cette lecture s'appuie sur la doctrine de la première vente, qui autorise un acheteur à faire ce qu'il veut d'un exemplaire qu'il possède. Garder les deux versions aurait pu, en théorie, poser un problème juridique différent.
Que dit la justice américaine sur cette pratique ?
Dans l'affaire Bartz v. Anthropic, le juge Alsup a tranché en deux temps. Scanner des livres achetés légalement, même en détruisant l'original, relève du fair use, donc d'un usage transformatif protégé. En revanche, l'acquisition de plus de sept millions de livres via des bibliothèques pirates a été jugée illégale, indépendamment de toute question de transformation.
Cette seconde partie du dossier s'est soldée par un règlement approuvé le 20 juillet 2026 : 1,5 milliard de dollars, soit environ 3 000 dollars par livre concerné, la plus lourde indemnisation pour violation de droit d'auteur de l'histoire américaine. Des décisions similaires sur le fair use ont depuis été rendues dans des affaires distinctes impliquant OpenAI et Meta, ce qui a consolidé cette jurisprudence à l'échelle de tout le secteur.
Les autres géants de l'IA font-ils la même chose ?
Oui. Une enquête de 404 Media a montré que plusieurs entreprises d'IA achètent en masse des livres d'occasion via des intermédiaires, souvent pour éviter l'exposition publique. ISBNdb, une base de données de livres devenue courtier pour ces achats, cible en particulier les ouvrages imprimés avant 2022 : ils garantissent un texte rédigé par des humains, non contaminé par le contenu généré par IA qui a depuis envahi le web ouvert.
La décision du juge Alsup a créé, de fait, une incitation économique à la destruction. Conserver un livre physique implique un coût de stockage. Le détruire permet à l'entreprise d'invoquer le remplacement d'un exemplaire par un autre, et donc le fair use. Des libraires spécialisés, notamment aux Pays-Bas, ont signalé des achats en gros suspects touchant parfois des ouvrages rares ou épuisés. Elon Musk s'est distingué en affirmant avoir demandé à ses équipes de préserver les livres rares plutôt que de couper leur reliure.
Les auteurs peuvent-ils s'opposer à l'entraînement sur leurs livres ?
Pas s'il s'agit d'un exemplaire acheté légalement et que l'usage est qualifié de fair use. Cette exception au droit d'auteur ne demande pas le consentement du titulaire des droits, au même titre qu'une citation dans une critique ne nécessite pas d'autorisation. Les auteurs n'ont donc pas obtenu de droit de veto sur l'entraînement de modèles à partir de leurs textes : ils ont obtenu réparation pour la façon illégale dont une partie des exemplaires avait été acquise, via le piratage.
Il n'existe à ce jour aucun mécanisme légal généralisé permettant à un auteur de retirer un livre déjà acheté du circuit d'entraînement. C'est l'un des points les plus discutés du dossier : la loi américaine sur le droit d'auteur n'a pas été pensée pour l'entraînement d'IA, et son application actuelle avance au cas par cas, sans consensus juridique établi.
Sources
- Decrypt : détails sur le règlement de 1,5 milliard de dollars et les réactions du secteur.
- Tom's Hardware : enquête sur les intermédiaires utilisés pour acheter les livres.
- Futurism : description du procédé de découpe et de scan chez Anthropic.
- IBTimes UK : contexte sur les critiques adressées aux entreprises d'IA.
Qu'est-ce que le Projet Panama d'Anthropic ?
Une opération interne lancée en 2024 pour acheter, scanner puis détruire des millions de livres physiques afin d'entraîner Claude.
Anthropic a-t-il le droit de détruire des livres pour entraîner son IA ?
Oui, un juge fédéral américain a jugé ce procédé conforme au fair use lorsque les livres ont été achetés légalement.
Combien Anthropic a-t-il payé pour les livres piratés ?
1,5 milliard de dollars, dans le cadre d'un règlement approuvé le 20 juillet 2026, soit environ 3 000 dollars par livre concerné.
Un auteur peut-il refuser que son livre serve à l'entraînement d'une IA ?
Non, si le livre a été acheté légalement et que l'usage relève du fair use, l'auteur n'a aucun droit de veto.





